Date: 17.02.2011

“Les tiers gérants demeurent sous-équipés en matière d’outils métier”

“Les tiers gérants demeurent sous-équipés en matière d’outils métier. Les éditeurs de logiciels sont dans les starting-blocks et peaufinent leurs solutions. Dégel du marché annoncé.”

Vanda Janka

 

La Suisse présente la plus forte proportion de gérants de fortune indépendants devant les Etats-Unis et l’Angleterre. Ils seraient 2600 selon le rapport annuel de la Finma. Patrick Dorner recense pour sa part quelque 2000 professionnels au bénéfice d’un statut d’investisseur qualifié. «Le nombre d’acteurs a progressé d’environ 20% ces quatre dernières années», souligne le directeur de l’Association suisse des gérants de fortune (ASG). Selon les estimations communément avancées, ces professionnels administrent 15 à 20% des actifs gérés en Suisse. Soit entre 600 et 700 milliards de francs. Contre toute attente, et à la différence de leurs alter ego du secteur bancaire, ces indépendants s’avèrent toutefois sous-équipés en matière d’outils métier informatisés.

«La quasi-totalité des établissements financiers fournit des plateformes de transmission d’informations plus ou moins sophistiquées, remarque Daniel Brauen, consultant au cabinet de conseil Unicore. La difficulté pour le tiers gérant consiste à réconcilier et consolider les actifs des clients déposés auprès de plusieurs établissements. La majorité d’entre eux travaille encore avec des solutions d’appoint alors que le client exige toujours plus de transparence, une vision unifiée de ses avoirs et un meilleur contrôle des risques et des performances.»

«Ces trois dernières années, les gérants indépendants ont perdu jusqu’à 50% de leur rentabilité. Plus que jamais, ils ont intérêt à s’équiper pour améliorer leur productivité et

 

“Le nombre de gérants de fortune indépendants a progressé d’environ 20% ces quatre dernières années.”


Patrick Dorner


Directeur, Association suisse des gérants de fortune

 


IT et tiers gérants Balbutiements d’un segment prometteur défendre leur position sur le marché », remarque encore le spécialiste de l’IT bancaire.

La nouvelle norme antiblanchiment (LBA) s’applique par ailleurs aux intermédiaires financiers non bancaires depuis 2000 et ajoute aux contraintes administratives. Les observateurs du secteur prédisent de prochains durcissements en matière d’autorisation et de surveillance de la profession. Autant de pressions qui, à plus ou moins long terme, devraient inciter les tiers gérants à standardiser leurs opérations de front et de back-office pour gagner en efficacité. Une démarche qui peut s’avérer plus ardue qu’il n’y paraît.

Absence de standard

Lancées en 1996, les plateformes Sodi, qui restent complexes dans la mise en oeuvre d’une solution globalisée, réunissent une vingtaine de sociétés de gestion.

«Nos membres partagent des infrastructures tout en demeurant totalement indépendants quant à leurs méthodologies de travail, explique Eric Grillère, responsable informatique Sodi. A ce jour, seul un de nos clients utilise un système de portfolio management apte à consolider des avoirs multidéposés. Le coût de ces instruments reste dissuasif pour les petites et moyennes structures, qui préfèrent procéder par saisie manuelle.»

Pourquoi une telle réticence à l’égard du numérique, hormis une certaine pingrerie? La majorité des banques dépositaires sont en mesure d’adresser un flux de données électroniques vers un serveur tiers. Il n’existe toutefois aucun standard facilitant la réconciliation des positions et autres opérations en provenance des divers établissements et nombre d’entre eux ne font pas l’effort de transmettre des informations suffisamment détaillées.

Les éditeurs de logiciels, eux, prétendent traiter la quasi-totalité des formats. Or, à en croire les utilisateurs, la situation est plus

 

“Toute automatisation est synonyme de coûts. Les bénéfices d’une interface informatique restent fonction des volumes à traiter. Pour certaines opérations, il s’avère plus rentable de s’en tenir à une saisie manuelle.”


Pierre-Yves Sacchi

CEO, DeltaConcept

 

nuancée. «La fonctionnalité des outils dépend beaucoup du bon vouloir des banques dépositaires qui doivent extraire les données et les transmettre de manière automatisée, souligne Maurice Levy, partenaire associé des plateformes Sodi. Nous disposons notamment d’un outil de gestion de documents électroniques. A ce jour, la moitié des quelque 25 banques avec lesquelles nous travaillons ne nous fournit toujours pas de formats conformes aux besoins de l’archivage.»

Frilosité bancaire

Les banques dépositaires rechigneraient-elles à faciliter l’exercice de la profession autant que l’avènement de solutions informatiques globalisées? «Toute automatisation est synonyme de coûts, prévient Pierre-Yves Sacchi, CEO de DeltaConcept. Les établissements financiers acceptent plus ou moins volontiers d’envoyer leur flux de données aux tiers gérants les plus rentables. Pour les autres, ils proposent de monnayer leurs services à des tarifs souvent prohibitifs. Les bénéfices d’une interface informatique restent fonction des volumes à traiter. Pour certaines opérations, il s’avère plus rentable de s’en tenir à une saisie manuelle.»

L’éditeur genevois propose une solution de consolidation de portefeuilles multidéposés. «Equalizer II s’adresse aux banques privées soucieuses de renforcer leurs relations avec les gestionnaires indépendants. Certaines leur offrent déjà la possibilité de passer des ordres globaux, pour l’ensemble de leur clientèle interne, incluant l’agrégation automatique des positions et mouvements en provenance d’autres banques.»

Flexible et modulable, l’outil séduit aussi les sociétés de gestion indépendantes qui représentent 10% de la clientèle de DeltaConcept. «Par son prix et l’effort de mise en place, le logiciel s’adresse à des structures de plus de dix employés. Le secteur constitue toutefois l’un de nos axes de développement stratégique», admet Pierre-Yves Sacchi.

Une orientation qui devrait se confirmer avec la prise de participation majoritaire de l’éditeur genevois New Access dans le capital de l’entreprise début 2011 (voir également page 7). Le nouveau groupe entend peaufiner une solution de front-office globale plus accessible aux indépendants.

Service externalisé

Depuis l’an dernier, la filiale genevoise du groupe américain SunGard propose une nouvelle solution sous la forme d’un service externalisé.

La suite Ambit Private Banking intègre notamment un logiciel de core business, un portfolio management et un outil de relation clients (CRM). Proposée via le centre ASP (application service provider) de l’entreprise, la plateforme vise à réduire les coûts d’investissements d’une clientèle recrutée parmi les petites et moyennes banques privées. «La licence de base avoisine les 500 000 francs pour une installation en interne, tandis que le coût en outsourcing se limite entre 100 000 et 200 000 francs par an, commente Daniel Bardini, directeur général du secteur Private Banking pour SunGard. L’offre a déjà convaincu une poignée de négociants en valeurs mobilières et dispose de bons atouts pour attirer les gestionnaires de fortune de moyenne taille. Nous étudions aussi la possibilité d’offrir un service de back-office complet qui éliminera les inéluctables manutentions liées à l’absence de standards bancaires en matière de réconciliation des positions et autres opérations.»

Aussi embryonnaire soit-il, le marché des tiers gérants déploie désormais un certain pouvoir d’attraction. Initialement financées par le private banking, les solutions informatiques les plus élaborées arrivent désormais à maturité et entament un processus de simplification visant à les démocratiser.

Editeurs de niche

Nombre d’entreprises de plus ou moins petite taille tentent de s’implanter sur un créneau que d’aucuns disent promu à un bel avenir. A l’instar des alémaniques Allocare, Expersoft ou PC&S Portfolio Consulting et des romands Fintel, Asset Management System ou TMS Software & Services, la Suisse a vu fleurir ces dernières années une myriade d’acteurs spécialisés dans le développement d’outils de gestion de portefeuilles dédiés aux tiers gérants. Au nombre d’entre elles, la

 

“A ce jour, la moitié des quelque 25 banques avec lesquelles nous travaillons ne nous fournit toujours pas de formats conformes aux besoins de l’archivage.”


Maurice Lévy

Partenaire associé, Sodi

 

genevoise Siroc a développé une solution de LBA Compliance et un logiciel de portfolio management paramétrable selon le profil des clients. «Les logiciels ont initialement été créés pour les besoins de l’entreprise, explique Albert Simonetti, directeur général de SAGM, Société Anonyme de Gestion Médicis. Ils facilitent la gestion administrative, standardisent les opérations quotidiennes avec les plus grandes banques, éliminent les sources d’erreurs et simplifient le travail des réviseurs.» Convaincu que ses outils induisent de substantielles économies de temps et d’argent, Albert Simonetti les a lancés sur le marché en 2008.

Ils équipent désormais une dizaine de tiers gérants. «Les licences se monnaient autour des 20 000 francs, précise l’intéressé. Un serveur alimentant deux postes de travail vaut quelque 50 000 francs et des tarifs dégressifs sont prévus pour l’implémentation de systèmes plus conséquents.»

Egalement spécialisée dans la gestion de portefeuille, la genevoise PluriGestion s’interroge quant à l’opportunité de commercialiser un panel d’outils maison développés depuis 2002.

«A l’époque, il n’existait aucune solution capable de réconcilier les fichiers valeur multidéposés, rappelle Antoine Darioli, directeur de PluriGestion. Pour une entreprise qui détient plus d’un milliard de fonds sous gestion, il est indispensable d’offrir un reporting consolidé au client et de fournir une vision détaillée des performances de l’entreprise au management. L’acquisition d’outils métier numériques est une affaire stratégique. Aujourd’hui, si la profession n’a pas fait le pas, ce n’est pas par faute de moyens financiers, mais de vision globale et de volonté de transparence à tous ses niveaux de fonctionnement.»

La concentration attendue sur le marché des tiers gérants devrait accroître les moyens financiers et l’intérêt pour les outils métier.

 

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